Guanaco

Le blog est clos

Le Musée des morts 4 août 2013

Filed under: autobiographies,brèves,de Guanaco — VetG @ 21:03
Phoque annelé (phoca hispida). Il est annelé parce qu'il est gros, et il est gros parce qu'il mange trop d'animaux.

Phoque annelé (phoca hispida). Il est annelé parce qu’il est gros. Il est gros parce qu’il a mangé trop d’animaux.

Dans les ménageries, aujourd'hui encore, on enlève les cornes de rhinocéros à la naissance pour dissuader les braconniers.

Dans les ménageries, aujourd’hui encore, on enlève les cornes de rhinocéros à la naissance pour dissuader les braconniers.

Le rhinocéros original de la ménagerie de Louis XIV à Versailles. Lui-même.

Le rhinocéros original de la ménagerie de Louis XIV à Versailles. Seule la corne est en plâtre.

Hippospongia communis

Hippospongia communis. Un mètre et demie de haut.

Alcyonium digitatum, de la famille des coraux mous.

Alcyonium digitatum, de la famille des coraux mous.

Sangsue (hirudo medicinalis). La vraie, l'authentique. Elle fait moins peur dans un bocal.

Sangsue (hirudo medicinalis). Elle fait moins peur dans un bocal de formol.

Il y a une partie du second étage qui explique comment sont empaillés les animaux. Ici, nous avons un support pour caméléon...

Il y a une partie du second étage qui explique comment sont empaillés les animaux. Ici, nous avons un support pour caméléon…

... là, le caméléon achevé.

… là, le caméléon achevé.

Un poisson quelconque en cours de naturalisation...

Un poisson quelconque en cours de naturalisation…

... le poisson achevé (ne me demandez pas ce que c'est, j'ai pas pris la légende).

… le poisson achevé (ne me demandez pas ce que c’est, j’ai pas pris la légende).

Lors d’un safari en Inde en 1887, le duc d’Orléans est attaqué par une tigresse, qui est tuée le lendemain. Elle est aussitôt naturalisée dans la position même où elle a agressé le duc sur sa nacelle.

Aujourd'hui, lorsqu'il faut acquérir des animaux rares, hors de question de les chasser dans la nature. On les récupère après leur mort dans des parcs zoologiques, comme c'est le cas pour ce faisan doré (Chrysolophus pictus) ou à des prises aux douanes.

Aujourd’hui, lorsqu’il faut acquérir des animaux rares, hors de question de les chasser dans la nature. On les récupère après leur mort dans des parcs zoologiques, comme c’est le cas pour ce faisan doré (Chrysolophus pictus) ou à des prises aux douanes.

Des fois, les spécimens sont directement trouvés morts comme cette martre (martes martes).

Des fois, les spécimens sont directement trouvés morts comme cette martre (martes martes).

Préparer un squelette nécessite de faire digérer la chair autour des os par une enzyme, la papaïne.

Préparer un squelette nécessite de faire digérer la chair autour des os par une enzyme, la papaïne.

Kiki, né en 1863 et mort en 2009 (!!), est une tortue géante des Seychelles, aldabrachelys gigantea. C'est la mascotte du musée.  Il est naturalisé le cou dressé parce qu'il aimait, paraît-il, la chaleur des caméras et qu'il levait la tête quand on le filmait.

Kiki, né en 1863 et mort en 2009, à 146 ans, est une tortue géante mâle des Seychelles, aldabrachelys gigantea. Il est naturalisé le cou dressé parce qu’il aimait, paraît-il, la chaleur des caméras et qu’il levait la tête quand on le filmait.

Le pigeon migrateur (ectopistes migratorius) a été chassé et exterminé par les amateurs de chasse aux USA. Le dernier individu s'est éteint en 1914 dans le jardin zoologique de Cincinnati.

Le pigeon migrateur (ectopistes migratorius) a été chassé et exterminé par les amateurs de chasse aux USA. Le dernier individu s’est éteint en 1914 dans le jardin zoologique de Cincinnati.

Le coelacanthe (latimeriameria chalumnae) s'est raréfié dans les Comores, pas à cause d'une pèche intensive (on en a trouvé à peine 200 spécimens) mais parce qu'il y en avait déjà pas des masses à l'origine.

Le coelacanthe (latimeriameria chalumnae) s’est raréfié dans les Comores, pas à cause d’une pèche intensive (on en a capturé à peine 200 spécimens en tout) mais parce qu’il y en avait déjà pas beaucoup à l’origine.

Un pigeon paon bleu. La queue en éventail.

Un pigeon paon bleu. Ils ont la queue en éventail, mâle ou femelle.

Une chouette effraie (tyto alba) dans une volière empaillée.

Une chouette effraie (tyto alba) dans une volière empaillée.

Une vigogne (vicugna vicugna). Derrière, on peut voir un manteau en poil de vigogne aimablement prêté au musée par l'entreprise Dior.

Une vigogne (vicugna vicugna). Derrière, on peut voir un manteau en poil de vigogne aimablement prêté au musée par l’entreprise Dior.

La Grande Galerie de l’Évolution à Paris.

 

Liquidation 23 juillet 2013

Filed under: autobiographies,de Guanaco — VetG @ 10:49
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De Guanaco

Combien j’aurais aimé avec elle poursuivre ce blog un peu !

Mais sans doute les vigognes sont comme les cabris : capricieuses. J’ai repris les clefs du lieu. Je liquide désormais les brouillons qui n’ont jamais abouti. Leur incomplétude est le signe d’un autre inachèvement, d’un autre abandon. Je vous présente mes avortons.

Mètis

Un article sur la « mètis » des grecs, l’élément distinctif entre hommes et animaux, la différence même entre Prométhée et Épiméthée, commençait comme ça :

Mikhaïl Ivanovitch Tchigorine (1850-1908) est un joueur d’échecs professionnel : normalement, je devrais le présenter en précisant qu’il est russe, mais d’abord son nom le laissait penser, et puis les échecs sont un jeu sans frontières ou en tout cas pas aux frontières nationales. Tchigorine a inventé la « défense Tchigorine » qui consiste pour les noirs à jouer deux coups d’ouverture bien précis qui donnent cette configuration de plateau :

Défense Tchigorine : 1.d4 d5 2. c4 Cc6
Défense Tchigorine : 1.d4 d5 2. c4 Cc6

C’est une variante du gambit dame refusé : « gambit dame », parce qu’un pion est sacrifié à l’aile dame au deuxième coup (ou semble sacrifié, mais il est facile de le récupérer ensuite) ; « refusé », parce que le pion sacrifié n’est pas pris par les noirs, qui préfèrent entamer leur développement en sortant un cavalier propice.

Je lis sur cette ouverture un livre d’échecs co-écrit par le champion (russe) Aleksandr Sergueïevitch Morozevitch, l’un des dix meilleurs joueurs vivants. Je ne sais pas si vous avez déjà ouvert un livre d’échecs, mais je trouve ça très indigeste. Des parties, des coups, des commentaires lapidaires : c’est très lent à lire et à comprendre. Néanmoins, une petite originalité de cet ouvrage est de placer en exergue de chaque chapitre une citation de Tchigorine lui-même. Celle du premier chapitre en particulier m’a marqué :

Dans chaque position se trouve cachée une combinaison possible et chaque combinaison naît de la position. Si un joueur dit « positionnel » est incapable de calculer une combinaison gagnante cinq ou six coups à l’avance après le coup de son adversaire, alors ce n’est pas un joueur positionnel, mais un fantoche…

Un fantoche. L’image est captivante : le joueur d’échecs-marionnette, celui avec lequel Kempelen avait impressionné toute l’Europe :

Le joueur d'échecs de Kempelen, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans un livre de 1783.
Le joueur d’échecs de Kempelen, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans un livre de 1783.

C’était un canular, bien sûr. Le « joueur positionnel », lui, existe bel et bien. Tel qu’il est défini, incapable de prévoyance, il me rappelle mes cours de culture antique d’hypokhâgne, où l’on parlait de mètis.

Les mouflons de l’ENS

Je voulais écrire un article sur les mouflons, ça ne s’est jamais fait.

Lorsqu’on entre à l’ENS de Lyon, on est assez vite introduit aux mouflons. J’entends dire parfois que ce ne sont pas des mouflons. Ils ressemblent pourtant beaucoup à des mouflons.

*Mettre deux photos comparées*

L’année dernière, une vieille mouflon femelle était morte de mort naturelle. J’avais vu les employés lui injecter des piqures alors qu’elle demeurait couchée près de la cabane, à l’ombre.

Cette année trois nouveaux-nés mouflons ont fait leur apparition. Ils jouent ensemble à se tâter les cornes, ils arrivent en sautillant comme des sauterelles lorsque les employés viennent donner l’eau et le foin. Ils courent dans tous les sens. Parfois leurs parents se prennent à leurs jeux, parfois ils restent immobiles pendant que les enfants leur tournent autour.

C’est une merveille à voir. Les mouflons sont situés de telle manière qu’ils sont entourés par la bibliothèque.

Le militantisme

Je voulais faire un article contre le militantisme, parce que c’est militaire.

Chaque année, un million d’animaux meurent dans les abattoirs de France et deux millions dans les laboratoires de notre pays. C’est un Holocauste tous les deux ans, à peu près.

Le militantisme est toujours une perte. D’abord le militant n’est pas si loin du militaire, qui est toujours perdant (et toute la littérature, même L’Iliade, est catégoriquement anarchiste sur ce point). Ensuite le militant perd ses mots pour les mots du mouvement. À chaque fois qu’elle approche du militantisme, la littérature finit par se distinguer du langage qu’il impose. Dans un poème qui prend acte de sa vie aux côtés des « combats » féministes, Adrienne Rich écrivait bien :

not I have joined the movement but           I am stepping in this deep current

C’est-à-dire qu’elle refuse de parler de « mouvement » féministe, mais plutôt de « courant profond », et plus loin dans ce poème connu et notamment commenté par Homi Bhabha, elle se compare à une sirène, poétesse chantant dans ce courant. « Not… but » : voilà la correction que la poésie apporte au langage politique de la revendication.

Alors d’accord, la littérature n’est pas indifférente à l’injustice. mais elle est aussi très attentive à

L’article défini : L’Animal

L’esprit humain connaît et accepte qu’il y ait des mondes parallèles, de fiction.

On se dit d’abord qu’il y a un monde réel, le nôtre, et des monde fictif, par exemple : que les singes existent dans un monde réel, et les licornes dans un monde fictif. Des bouts de bois et des écrans verts dans un monde réel, des baguettes magiques et des balais volants dans un monde fictif.

Mais la merveille du langage, c’est qu’il ne fait aucune différence, ou plutôt : qu’il fait une autre différence, qu’il a sa propre fiction et sa propre réalité. On voit bien apparaître ces différents mondes dans l’étude de l’article défini.

L’article défini (le, la, les, l’, formes contractées en au, aux, du, des, mais aussi ledit, ladite…) connaît deux emplois.

1. L’emploi référentiel de l’article défini rend réel le nom qu’il précède. Ce nom a un référent, c’est-à-dire un objet dans une réalité qui correspond vraiment au mot. Il y a, si vous voulez, une flèche qui va du mot à l’objet existant. Cette flèche peut aller dans deux directions :

1.1. Elle peut renvoyer à quelque chose en-dehors du discours. Exemple, dans le titre d’un journal d’aujourd’hui :

125000 personnes selon la police,

L’article fait le lien entre le mot « police » et la chose réelle qui existe en-dehors de l’article et qui est la police. On parle alors d’exophore (c’est du grec, ça veut dire « qui porte au-dehors »). Il y a deux cas d’exophore :

1.1.1. L’exophore mémorielle renvoie à quelque chose dont on a eu l’expérience. Verlaine, qui se souvient de sa jeunesse :

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin…

1.1.2. L’exophore déictique (c’est encore du grec, ça veut dire « qui montre », « qui désigne »). C’est le plus banal des cas : « Passe-moi le sel » est une exophore déictique. Le langage désigne quelque chose qui est proche et évident pour l’allocutaire (celui à qui on parle).

1.2. La flèche du mot à l’objet peut aussi être, au contraire, comprise dans le discours même, et c’est maintenant que la langue crée une nouvelle réalité au sein de la fiction langagière, que la fiction enfante sa propre distinction entre fiction et réalité. C’est l’endophore (« qui porte au-dedans »). Il y a deux cas d’endophore.

1.2.1. On parle d’endophore anaphorique quand l’objet cité est explicité avant, dans le texte. Dans une fable de Fénelon, je lis :

Il était une fois une Reine si vieille, si vieille qu’elle n’avait plus ni dents ni cheveux (…). Une Fée, qui avait assisté à sa naissance, l’aborda et lui dit : « Voulez-vous rajeunir ? — Volontiers, répondit la Reine…

Vous avez vu ? On est passés de « une Reine » à « la Reine », parce que l’article défini est anaphorique, renvoie à un élément passé dans le texte. Endophore anaphorique.

1.2.2. On parle d’endophore cataphorique quand c’est l’inverse. Le référent va venir, va être explicité tout de suite. Plus loin dans la même fable :

… le bout de son nez et celui de son menton se touchaient…

« Le bout » ? Quel bout ? Ah, d’accord : celui « de son nez ». On comprend en lisant la suite, en fait. Endophore cataphorique.

Vous comprenez que ni la Reine ni le nez n’ont d’existence réelle au sens de non-langagier. Mais le langage peut être référentiel alors même que le référent est fictif. L’article défini a ses propres emplois non-référentiels, qui ne s’identifient pas à notre distinction commune entre réel et fiction, mais les dépasse, ou en quelque sorte, les reconfigure.

2. L’emploi fictif de l’article défini, c’est l’emploi générique. Il n’y a pas de référent particulier, juste une fiction de référent, momentanée, évanescente. Exemple : je lis sur Wikipédia qu’

En dehors des périodes de reproduction, le tatou mène une vie solitaire.

Le tatou ? Quel tatou ? Aucun tatou réel, mais une fiction non-référentielle de tatou.

Ce serait trop facile et il y a deux sortes d’emplois non-référentiels.

2.1. L’emploi générique proprement dit, celui du tatou que je viens de citer. Il y a deux sortes d’emplois génériques.

2.1.1. Quand c’est l’article défini singulier, comme dans mon exemple des tatous, il est dit générique intentionnel, c’est-à-dire conceptuel, abstrait. On peut le remplacer par le déterminant « tout » : « tout tatou mène une vie solitaire ».

2.1.2. Quand c’est l’article défini pluriel, il est dit générique extentionnel, c’est-à-dire concret. Exemple, sur le même article de Wikipédia :

Les tatous sont des mammifères d’Amérique tropicale et subtropicale…

C’est moins absolument fictif, vous comprenez, c’est perçu comme plus empirique, plus inductif, ça vient d’une expérience réelle. « Les tatous qu’on a croisés sont comme ça, mais si vous en voyez d’autres différents, vous nous prévenez… »

2.2. Le deuxième emploi non-référentiel est l’emploi en groupe semi-figé, dans des expressions du langage courant. L’exemple type c’est « prendre la fuite » : quelle fuite exactement ? Il n’y a pas de référent.

[Expliquer par là que la fiction est plus réelle, selon le langage, que la philosophie]

… jamais on n’aura le droit de tenir les animaux pour les espèces d’un genre qu’on nommerait l’Animal, l’animal en général. Chaque fois que « on » dit « l’Animal », chaque fois que le philosophe, ou n’importe qui, dit au singulier et sans plus « l’Animal », en prétendant désigner ainsi tout vivant qui ne serait pas l’homme, […] eh bien, chaque fois, le sujet de cette phrase, ce « on », ce « je », dit une bêtise.

Qu’est-ce qui remue Jacques Derrida à ce point, dans L’Animal que donc je suis, contre la formulation singulière de « l’animal » ? On est fondé à le demander d’autant plus vivement que lui-même ne se prive pas de l’employer.

[le mouvement d’abstraction est peut-être le plus humain, le plus langagier qui soit, et donc le signe d’une supériorité (tjs le rapport d’élévation) cf G. Guillaume]

Martial végétarien

Je ne m’explique pas d’avoir écrit ça. Son ton plus léger fera oublier le précédent, sans doute. On reprochera à raison la misogynie de ces lignes.

– Tu penses trop, Martial, mais que veut manger ton coeur ?
– J’ai le coeur, Héloïse, à ne pas en manger.

– Peux-tu, Martial, ne pas te moquer de la profondeur des méditations d’une moule ?
– Je me moque, Héloïse, de méditer sur la profondeur de ta moule.

– Sans viande, Martial, pas de force, c’est tout !
– Sans viande, Héloïse, pas de farce, c’est tout.

– C’est sa langue, Martial, qui fait la beauté de l’Homme.
– C’est sa langue, Héloïse, qui fait la beauté de la femme.

– Les hommes doivent être comme le lion qui chasse la gazelle, Martial : c’est connu !
– Les femmes doivent être comme la lionne qui mange la gazelle, Héloïse : le con nu.

– Tes animaux, Martial, ne m’amusent pas : laisse-moi en paix !
– Tu n’amuses pas, Héloïse, les animaux : laisse-les en paix.

– Tu te mets à plat ventre, Martial, devant ton simple chat !
– Je me met à plat ventre, Héloïse, sur ta simple chatte.

– On peut, Martial, aimer une vache et la tuer avec amour !
– Aimer et tuer, Héloïse, c’est de l’amour vache.

 

Ménage 1 3 juillet 2013

De Guanaco

J’ai fait du ménage sur mon bureau et je retrouve plusieurs petits textes dont un brouillon de lettre à un ancien ami, que je ne voudrais pas jeter sans l’avoir conservé quelque part. Je vous rassure, ces lettres-là restent des brouillons.

Cela ne semble pas, en apparence, posséder de rapport direct avec le propos de ce blog.

R.,

Du temps nous éloigne. Tu sais comme nous pensons souvent, ou plutôt comme quelque chose pense qui n’est pas nous, que les amis sont nos « proches ». Nos amis proches. Nous amis éloignés. Une lointaine connaissance. Des « affinités ». L’amour survit-il à la distance, c’est-à-dire l’amour est-il une forme d’amitié ?

Je suis déserteur, ayant dépensé toute ma violence à m’isoler et fuir les « contacts ». Plusieurs jours peuvent se passer sans que personne ne m’approche ; il y a quatre ans, j’étais un objet de ségrégation méthodique, organisée : aujourd’hui c’est moi qui l’organise.

Je ne comprends pas les amis proches, pas plus que les « techniques d’approche », et la volonté de « serrer ». Je n’ai pas besoin d’avoir des amis proches, car ils me sont intimes. Intimes : intérieurs. Intus et in cute, la devise de Jean-Jacques Rousseau : « intérieurs et sous la peau ». Accepte que je te nomme : mon ami intime.

Je sais que tu n’as pas le choix. Tu me l’as dit, tu prends un temps infini à répondre aux lettres. Je pars du principe que tu ne répondras jamais. C’est à H. que j’ai écrit mes premières longues lettres. Il m’était interdit de produire de la lettre d’amour. Je les écrivais d’autant plus spirituellement ; le non-dit, c’est l’esprit des lettres.

Je dis l’esprit mais il faudrait dire : le cœur. L’esprit est lourd d’une métaphysique cartésienne, l’esprit, le corps. Aucun métaphysicien n’a jamais écrit : « il y a deux substances au monde, le corps et le cœur. » Ni même que la matière n’existe pas et que tout est dans notre cœur. Ces derniers n’auraient pas tort : tout mon corps est cordialCors, le cœur. H. : « Je t’aime de tout mon cœur, de tout mon corps ».

L’esprit, dit Hegel (GeistZeitgeist, l’esprit de l’époque) est conquérant, il agresse lorsqu’il avance (aggredior en latin : faire un pas de plus). C’est le progrès (progredior, faire un pas en avant). Le progrès de l’Esprit. Il distance le passé d’un bon pas. Le cœur au contraire retient le passé, en même temps qu’il est retenu par lui et transformé par lui,

comme on transforme l’eau d’une source en la prenant dans un verre, comme on transforme sa main en la mettant dans une autre,

dit Éluard. La « retenue » de la bonne compagnie, ce n’est pas d’être spirituel, de faire preuve d’esprit. L’esprit est snob. Non : c’est être cordial et parler par euphémismes. La poésie est un euphémisme (eu-phèmi, bien parler, dire la parole juste).

Voici un euphémisme : le cœur aime cordialement. As-tu déjà concordé avec l’objet de ton amour ? As-tu déjà, R., haï d’une haine cordiale ? Souffres-tu encore de ce souffle au cœur ? C’est un danger mortel : car il suffit d’un souffle sur un cœur brûlant pour éteindre les flammes de la passion.

Comprends bien, je ne fais pas l’éloge de la distance, de l’absence et de l’ignorance. Loin des yeux, loin du cœur. J’aime la connaissance, je jouis de mes amis et de mes contacts. Mais combien plus fort que la connaissance j’aime la reconnaissance ! Reconnaître, c’est tout comme de renaître. C’est voir dans un ami, dans un mot qui apparaît, l’ami ou le mot qui existait ailleurs, qui se trouve dans notre cœur en d’autres lieux.

As-tu déjà déclaré un amour courageux ? Je ne dis pas une déclaration d’amour courageuse, de celles sans espoir ou du dernier moment. Non ; mais déclarer : « je t’aime courageusement ». Le cœur n’est pas qu’un cœur tendre, c’est aussi un cœur ferme parfois. Celui qui aime n’est pas que timide lorsqu’il se montre à peine cordial : mais courageux. Du courage ! Haut les cœurs !

Le cœur ferme, le cœur corroboré, est celui que façonne durablement son amour. Il n’est pas cœur de pierre ni cœur de lion, mais d’un matériau plus solide que le bronze. Le cœur ferme est un cœur de cristal, né du charbon d’un foyer. As-tu déjà vu, dans le premier film en couleur du Baron de Munchausen, Héphaïstos offrant à son Aphrodite un diamant qu’il a façonné l’instant précédent par une pression titanesque d’un morceau de charbon entre ses deux paumes ?

Et cependant, Héphaïstos se méprend et Aphrodite le méprise. Car il ignore que le cœur ne vaut que dans son corps, comme la perle dans sa coquille ; que le cœur que l’on offre sur la main (« il a le cœur sur la main »), évincé du corps, est tout simplement écœurant.

Cordialement.

 

Apulée, Michel de Montaigne et Robert Bresson 20 juin 2013

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De Guanaco

La sagesse populaire a compris bien avant les linguistes que la langue se nourrissait et s’entretenait de ses hasards. Comme première phrase d’article, je trouve ça un peu austère, mais pas d’inquiétude. Il y aura plus tard des ânes, des chevaux et des voltiges.

On a gardé peu de romans latins et les seuls qui nous restent sont incomplets. Le premier qui nous demeure est L’Âne d’or : Asinus aureus. L’auteur, Lucius Apuleus ou Apulée, s’y présente comme un aristocrate à qui est arrivée une fantastique mésaventure ; sa maîtresse le transforme accidentellement en âne et il doit manger une rose pour redevenir humain. Aussi alléchante soit-elle, cette histoire n’est qu’un prétexte pseudo-narratif pour rencontrer une foule de personnages qui raconteront une foule d’autres histoires, lesquelles forment le fond véritable du livre.

Un certain nombre d’expressions du langage courant utilisent le procédé de la rime à des fins absolument contre-poétiques . « C’est parti mon kiki », « Tu parles, Charles » ou « au hasard Balthazar », par exemple. Lorsque la poésie fait des rimes, elle tente de créer (ou de démontrer, dépend des points de vue) l’existence d’une correspondance profonde de sens entre les mots choisis. Lorsque Baudelaire fait rimer « morts » et « remords », on doit comprendre que le deuil est une culpabilité. Dans « c’est parti, mon kiki », il n’existe pas de lien de sens entre les mots rimés : ils ne sont choisis que pour exhiber leur décalage et font apparaître une certaine négligence vis-à-vis du langage, négligence désabusée sur sa capacité à faire sens.

Le premier paragraphe du premier livre d’Apulée raconte ce schéma narratif, qui passe d’une histoire à l’autre. Il prend une image qui est capitale pour comprendre comment lire ce récit. Il commence par s’excuser de parler latin alors qu’il est né grec et pour ses fautes de langue éventuelles. Il prouve alors qu’il a entièrement compris les enjeux littéraires de son changement de langue :

En ecce praefamur ueniam, siquid exotici ac forensis sermonis rudis locutor offendero. Iam haec equidem ipsa uocis immutatio desultoriae scientiaestilo quem accessimus respondet.

Une traduction possible, celle des Belles-Lettres :

Et d’avance je prie qu’on m’excuse, si, maniant en novice une langue étrangère, la langue du forum, je fais quelque faux pas. Du reste, le passage même d’un parler à un autre s’accorde au genre que je cultive, vrai jeu de voltige, celui-là.

(Les Belles-Lettres sont des éditions du début du XXe siècle qui n’ont jamais, jamais vieilli ; toutes les bibliothèques et tous les latinistes en ont chez eux. Il est rare d’en croiser chez des bouquinistes de magasins ou de rue, mais pourtant c’est ce qui nous est arrivés à Vigogne et à moi, en regardant les collections du vendeur près de la cathédrale de Strasbourg).

Le mot employé traduit par « voltige », c’est « desultoria » : s’il fallait le traduire sans perte de sens, on devrait dire : « à la manière du voltigeur qui saute d’un cheval à un autre en pleine course dans un cirque », ce dernier étant le desultor (de cette famille est le salto et même, finalement, notre sauteur : on pourrait dire « désauteur » pour desultor).

Au hasard Balthazar est un film de Robert Bresson sorti en 1966, à une époque où Bresson a plus ou moins atteint un point de perfection théorique et poétique. Il a une méthode. Il révèle des comédiens à la carrière encore inexistante et les fait jouer le moins expressivement possible. Il est en quelque sorte le contraire diamétral du cinéma expressionniste, comme pourrait le montrer une rapide comparaison :

Scène de viol dans Au hasard Balthazar

Scène de quasi-viol dans Au hasard Balthazar

Scène de viol dans le cinéma expressionniste allemand

Scène de quasi-viol dans le cinéma expressionniste allemand

On voit que l’esthétique est toute différente. Dans l’expressionnisme, une femme agressée se défend. Dans Bresson, elle regarde par terre et attend que ça passe. Avec raison puisque le garçon semble peu au moins aussi peu pressé qu’elle. Dans le manque absolu d’expression corporelle, Bresson avait fait très, très fort avec Jeanne d’arc où il avait eu le flair de lancer l’immense carrière de Florence Delay en la faisant non-jouer, c’est-à-dire ne rien exprimer du tout. Il fallait aller plus loin et la difficulté était extrême. La solution de Bresson est à la fois magique et pleine de talent du point de vue du végétarien que je suis : prendre pour acteur principal un âne.

Quoi de moins expressif qu'un acteur pas expressif ? Un âne, bien sûr !

Quoi trouver d’encore moins expressif qu’un acteur pas du tout expressif ? Un âne, tout simplement !

L’âne est vraiment une surenchère de Florence Delay jouant Jeanne d’Arc. Lorsque Delay répondait aux questions de l’Inquisition sur ses révélations, elle levait légèrement la tête, puis (une fois sa brève réponse achevée) elle la rebaissait. C’est exactement le mouvement de tête d’un âne qui brait. Et dans le film, Balthazar pousse de nombreux braiments.

Balthazar est le personnage principal du film. Il passe d’un propriétaire à un autre et révèle, par son existence décalée, les vices et les  scandales de ses maîtres, tous plus pervers les uns que les autres. Seule une enfant, dont c’était l’âne au début du film et qui ensuite le récupérera (moyennant l’épreuve de tourner une scène avec Pierre Klossowski), semble bien le connaître. Cette enfant, c’est Anne Wiazemsky.

C'est la petite fille d'André Malraux, mais on s'en fiche.

C’est la petite fille d’André Malraux, mais on s’en fiche.

Anne, âne : je ne pense pas que l’homophonie soit entièrement fortuite. Wiazemsky est aujourd’hui romancière, hélas pour elle, car si ce n’était son grand-père et le talent de Bresson, jamais elle n’aurait pu prétendre aux éditions P.O.L. qui l’éditent. Comme la Diane de Margerie de mon article précédent, Wiazemsky est une aristocrate (sa noble famille russe s’est exilée en France, comble du chic, pendant la révolution communiste de 1917). Je ne peux pas imaginer une seconde que Robert Bresson ne se soit pas rit d’elle en faisant tourner une grande héritière dans un village perdu avec un âne.

Wiazemsky raconte le tournage dans un roman intitulé Jeune fille, qui est mauvais. Dans Jeune fille, elle se moque de Jean-Luc Godard comme d’une « mode ». C’est dire son flair artistique. Elle lui préfère Bresson alors que leurs cinémas sont très proches ; mais quelques cadres catholiques (son personnage dans Balthazar s’appelle Marie et son amour d’enfance Joseph, l’âne rappelle la crèche) l’enveloppent probablement dans un monde culturel auquel sa haute naissance est habituée.

De plus, le livre laisse penser qu’Anne Wiazemsky est la seule figure marquante du film et méprise complètement l’âne. Or, non seulement l’âne apparaît peut-être plus souvent que l’Anne, mais elle-même est reléguée au second plan par d’autres personnages plus importants. Lire le livre avant de voir le film fait éclater une certaine mauvaise foi de l’actrice en quête d’attention.

En réalité, les histoires passent du coq à l’âne, à la manière d’un recueil ou d’essais successifs. À la manière, dirons-nous, des Essais de Michel de Montaigne qui écrivent symboliquement, dans le chapitre I, 48 « Des destriers » :

Me voicy devenu Grammairien, moy qui n’apprins jamais langue que par routine, et qui ne sçay encore que c’est d’adjectif, conjunctif et d’ablatif : il me semble avoir ouy dire que les Romains avoient des chevaux qu’ils appelloient Funales ou Dextrarios, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous frez au besoin : et de là vient que nous appellons destriers les chevaux de service. Et nos Romans disent ordinairement adestrer pour accompaigner. Ils appelloyent aussi Desultorios Equos, des chevaux qui estoyent dressez de façon que, courans de toute leur roideur, accouplez costé à costé l’un de l’autre, sans bride, sans selle, les gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se jettoient et rejettoient de l’un à l’autre.

Montaigne était un habile cavalier.

Depuis que j’ai connu la peine de rédiger un mémoire, j’ai un plaisir infini à achever un parcours critique sans aucune conclusion.

 

Diane de Margerie, ou Le Difficile Métier d’être écrivaine de droite 12 juin 2013

De Guanaco

Dans ses publications du millénaire dernier (ou du précédent, je suis désorienté), Diane de Margerie interroge et critique avec pertinence les comportements, aussi immuables qu’artificiels, que la société fait jouer aux hommes envers les femmes et inversement. La psychologie proustienne qu’elle prête à ses personnages fleurit comme naturellement dans les décors par excellence de La Recherche, la chambre d’hôtel, la maison de campagne, qui surgissent d’une prose raffinée.

Vous y avez cru ? Parce qu’en fait, pas du tout.

L’ad hominem pour commencer

La littérature, française en particulier, a longtemps eu un complexe vis-à-vis de l’argent. Crésus n’y a jamais été vraiment plus prisé que saint François. Cependant, ne désespérons pas, car Diane de Margerie écrit. Si vous écoutez les informations, son nom doit vous rappeler quelque chose, à raison : l’heureuse famille Jacquin de Margerie compte un P-DG de Total (le 9e salaire de France, une fierté de la famille), quatre ambassadeurs, un peintre, un théologien jésuite (dont elle est la sœur). On adressera à ce dernier et aux autres nos salutations provinciales.

Elle a même un fils qui, à la mode des grandes familles, s’appelle comme son grand-père : Ramon Fernandez. Le grand-père était écrivain collaborationniste, il était naturel que son homonyme devienne sarkozyste. Et voilà Ramon Fernandez junior directeur du Trésor puis collaborateur de Xavier Bertrand.

J’ai fini par penser que le goût de Margerie pour Marcel Proust (exprimé notamment dans son Proust et l’obscur, un ouvrage de référence si l’on ne veut rien comprendre à La Recherche) s’explique en grande partie par son empathie pour l’enfance aristocratique de ce dernier, et aucunement pour la gigantesque virtuosité de son écriture, dont elle n’a rien retenu, comme vous allez voir.

Une Voltaire de la misogynie

J’ai trouvé ce livre à une bouquinerie de Strasbourg, c’est pourquoi il date. Mais il était servi par une couverture curieuse :

La couverture est un détail du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, musée du Prado, Madrid.

La couverture est un détail du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, musée du Prado, Madrid.

Je comprends le projet poétique de ce regroupement, La Volière (1979) et Duplicités (1982). Le premier est un texte court, le second une succession de 15 textes courts. Dans chacun des 16, une relation entre un homme et une femme éclate, se fend pour laisser jaillir la vérité des sentiments.

Cette faille, cette embrasure, elle est supposée servir un désir ou une curiosité infinie. En tout cas, ça marche comme ça lorsque Lucio Fontana fend une toile qui révèle un intérieur obscur et mystérieux.

Lucio Fontana, Concetto Spaziale, Attesa (1964-65).

Lucio Fontana, Concetto Spaziale, Attesa (1964-65).

Mais lorsque l’intérieur est un minable petit cliché sur le cerveau féminin ou sur la virilité, ça ne fonctionne plus du tout. Petit parcours des vérités, au présent de vérité générale, révélées par ma lecture :

C’était peut-être là ce qui séparait à jamais les hommes et les femmes : les femmes engendraient et visaient ainsi le futur, elles foraient l’avenir comme un termite creuse son tunnel tandis que les hommes, pour connaître de nouveau la symbiose charnelle de l’enfance, étaient contraints de remonter éternellement le cours du passé. (p. 54.)

Les hommes prennent souvent un air tendre pour vous dire les choses les plus perverses qu’ils ouvlient d’ailleurs à peine prononcées, au moment même où elles se mettent  à vivre dans l’esprit perméable des femmes. (p. 175.)

Dans l’excipit de « La visite », Margerie réussit à enchaîner en quelques lignes, avec un grand talent, le cliché de la femme castratrice, le poncif de la guerre des sexes et une expression que je mets en italique et pour laquelle je vous renvoie à mon article précédent :

Quant à lui, la regardant, il savait ce qu’il avait pressenti et refusé d’avance : ce parfum, cette personnalité insidieuse, cette promptitude qui prétendait tout élucider avant l’homme – cette rivale destructrice. Et quoiqu’elle ne lui déplût pas, il détesta en cette inconnue la femme qu’il avait autrefois aimée, celle qui l’avait si abruptement avandonné, maisqui pouvait, à tout moment, et sous une autre forme, revenir – celle qui rôdait toujours autour de lui, au pointd’être déjà là, et qui n’était, sans doute, que sa part féminine. (p. 193.)

Il faut croire qu’au bout d’un moment, Diane de Margerie s’est demandée ce qu’elle pouvait faire pour être encore plus sexiste, avant de trouver ça :

« Rien n’est pareil pour un homme et pour une femme », avait-il coutume de dire et c’était vrai […]. (p. 149.)

Le pompon.

Vous comprendrez comme je ne m’étonnai guère de lire, dès les premiers mots de la nouvelle « Lambeaux » dans Duplicités, du Frigide Barjot dans le texte :

Il se sentait vide à présent, même s’il n’avait pas encore atteint la soixantaine. De toute façon, la vieillesse était venue plus vite pour lui que pour les autres, à force de responsabilités : il avait dû élever seul ses enfants. Sa femme était morte rapidement, emportée par un cancer, avant qu’ils aient eu le temps d’envisager quoi que ce soit : les deux filles n’avaient que seize et dix-sept ans. Elles s’étaient tournées ver lui comme vers une masse, au flanc de laquelle se coucher ; alors, forcé  de leur donner la sécurité que la morte avait menacée par sa disparition, il s’était trouvé pris au piège, monticule asexué tenu d’incarner le double rôle de père et de mère, au moment même où il avait résolu de flâner, son travail s’étant mué en rassurante routine.

Mais il n’avait jamais su remplacer leur mère auprès d’elles : de cela, il était tristement conscient. Les filles avaient besoin d’un monde féminin, fluide, où, à travers l’allusion, le regard, tout était communiqué sans le truchement des paroles. (p. 97.)

Je vous laisse imaginer la possibilité conceptuelle d’une parenté homosexuelle dans la mentalité d’une telle écrivaine. Le plus ironique dans ces dernières lignes, c’est que l’écriture de Margerie n’a strictement rien de fluide ni d’allusif. Elle écrit au burin (et disant cela, j’ai peur d’insulter les maçons). J’avais prévu de vous montrer comment des paragraphes présentés et amenés comme des révélations métaphysiques sont soit des redites du texte antérieur, soit des stéréotypes, soit et le plus souvent les deux ; mais je n’ai pas envie de recopier ça.

En fait, il s’agit malgré les apparences d’une littérature d’idée, et l’idée ici, c’est le sexisme. Diane de Margerie écrit ses nouvelles comme Voltaire écrit ses tragédies : en partant d’une idée pour chercher son illustration dans une fiction. Dans un cas comme dans l’autre le résultat est navrant. Dans Zaïre, Voltaire veut illustrer l’idée que le choix religieux n’est pas naturel mais social : il fait adopter une fille de chrétiens, Zaïre, par des musulmans ; surprise, au final, elle est musulmane. Voltaire n’attend même pas la seconde scène pour lui faire dire :

La coutume, la loi plia mes premiers ans
À la religion des heureux musulmans.
Je le vois trop : les soins qu’on prend de notre enfance
Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.

Acte I, scène 1, tout est dit, les spectateurs peuvent partir.

Le procédé est le même chez Diane de Margerie ; je n’ai qu’à citer « Un amour heureux » :

C’est bien sa faute, se dit-elle : un homme que l’on prive de la jalousie est un homme perdu. La voici épouvantée par la complexité sans nom d’un seul être – un seul. Elle le voit bien : l’unique ne peut se définir, plus innombrable que le nombre. La multiplicité de l’espèce n’est là que pour distraire du vertige qu’elle provoque. Elle soupçonne (sans juger, car peut-être agirait-elle de même) que son mari tourne en rond dans son propre bonheur qui le mutile et le châtre – alors elle cherche dans son souvenir, dans la rue, dans l’avenir, un homme, un garçon, un rival, qui soit une pierre où trébucher, un mur où se heurter.

Ce « elle le voit bien« , qui ressemble tant au « je le vois trop » de Zaïre, c’est vraiment le signe de la littérature qui part des idées. Résumons ce paragraphe : en somme, il est bien plus rassurant pour un homme que sa femme soit la cocotte proustienne nymphomane qui le rend jaloux plutôt qu’une femme heureuse et fidèle, sans doute suivant la loi éternelle de Margerie que s’il faut choisir entre deux stéréotypes, le plus gros est toujours le préférable. Ne croyez pas surtout qu’on soit au début de la nouvelle et que cette dialectique soit dépassée par la « faille » dont je parlais plus haut. Au contraire, c’est à la toute fin. En fait, la faille consiste presque toujours en une acceptation stérile et bornée du patriarcat, des comportements genrés et de la misogynie. Je ne dénombre qu’une seule nouvelle qui puisse un tant soit peu faire preuve d’invention dans les rapports de genre, mais au moment où l’on commence à espérer, la nouvelle est finie.

La « caste proustienne »

Cette année est le centenaire de parution de La Recherche du temps perdu. À cette occasion  ont été publiées un certain nombre de recherches et d’articles sur Proust aujourd’hui et dont on peut trouver des compte-rendus sur fabula.org, ainsi qu’un numéro de l’historique Nouvelle Revue Française, dirigé par deux écrivains que j’apprécie, Stéphane Audeguy l’auteur de Fils unique, et Philippe Forest l’auteur de L’Enfant éternel, deux romans contemporains qui ont beaucoup d’importance pour moi.

Au vu des récentes éditions critiques de Proust, très épaisses et très annotées, Matthieu Vernet signalait sur Fabula le risque que se forme une « caste proustienne » de gens capables de lire Proust, excluant des lecteurs incompétents ; il appelait ainsi à une appropriation de Proust par ses lecteurs, à former en chacun de nous un Proust personnel. D’une certaine manière, Duplicités de Diane de Margerie expose son Proust à elle, mais uniquement pour se vanter d’appartenir à cette caste proustienne aristocratique de gens autorisés.

Alors oui, Proust raconte un quotidien aristocratique. On ne travaille pas dans sa famille, les bonnes travaillent à votre place. On ne manque jamais de rien, on s’intéresse à l’art en curieux, surtout on apprend les manières en société. Bref, on se croirait dans une prépa parisienne. On pourrait honnir cette richesse. Sénèque, le philosophe stoïcien du dénuement et de la vertu, ne savait même pas dire combien il possédait de villas tant il roulait sur l’or : au XVIIe siècle, il en était devenu l’allégorie de l’hypocrisie. Mais il faut comprendre l’aristocratisme comme ce qu’il est (chez Proust, pas chez Margerie) : un geste littéraire.

Avoir une enfance heureuse, jusqu’à l’époque proustienne, vous disqualifiait d’emblée pour être écrivain. Il fallait être poète maudit, pauvre, vulgaire  ou à défaut, incompris, pour écrire. Le geste révolutionnaire de Proust, c’est l’aristocratie. Ce geste lui a valu le refus d’André Gide qui n’a pas accepté d’emblée de le publier lorsqu’il a reçu son manuscrit à la NRF (qualifiant plus tard ce refus de « l’un des regrets, des remords, les plus cuisants de ma vie »). Citons la plus connue des lignes de La Recherche du temps perdu, c’est-à-dire la première : « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » On entend la résonance du « bonheur » qui fait le fond même d’au moins tout le premier tome, Du côté de chez Swann. C’est essentiellement pour ça (et pour l’audace du passé composé) qu’elle est connue. Quand je dis que c’est un geste révolutionnaire, vous penserez que j’abuse un peu, que Proust n’est pas un anarchiste, et pourtant chez lui les vrais anarchistes sont les aristocrates, par leur pouvoir destructeur de la société. C’est explicite dans La Prisonnière :

Quand j’avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’elle recélait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entraves que sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été obligés de renoncer — comme pour Albertine le snobisme — et qu’on appelle des haines. Celle d’Albertine pour les gens du monde tenait, du reste, très peu de place en elle et me plaisait par un côté esprit de révolution — c’est-à-dire amour malheureux de la noblesse — inscrit sur la face opposée du caractère français où est le genre aristocratique de Mme de Guermantes. Ce genre aristocratique, Albertine, par impossibilité de l’atteindre, ne s’en serait peut-être pas souciée, mais s’étant rappelé qu’Elstir lui avait parlé de la duchesse comme de la femme de Paris qui s’habillait le mieux, le dédain républicain à l’égard d’une duchesse fit place chez mon amie à un vif intérêt pour une élégante. Elle me demandait souvent des renseignements sur Mme de Guermantes et aimait que j’allasse chez la duchesse chercher des conseils de toilette pour elle-même.

La « face opposée » des titres de noblesse chez Proust, le revers de la même médaille, c’est les révolutions. Mais pour savoir cela, pour le comprendre, il faut déjà être parvenu au cinquième tome de La Recherche et là se trouve la deuxième chose que Diane de Margerie n’a pas compris. Ses textes sont des écrits aussi psychologiques que Proust, mais aussi banals et plats que Proust est digressif et complexe. Albertine, pour la citer encore, fait mystère plusieurs fois, notamment lorsqu’elle se retient de formuler une obscénité :

Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu’elle me fit d’un air de dégoût, et dont, à dire vrai, je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu’elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu’un peu plus tard, quand j’eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris. « Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… » Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que je n’avais pas du tout compris.

Plusieurs pages plus loin, plusieurs pages qui sont une torture de réflexion et d’hypothèses sur cette phrase interrompue, le narrateur découvre la vérité :

Et tout d’un coup deux mots atroces, auxquels je n’avais nullement songé, tombèrent sur moi : « le pot ». Je ne peux pas dire qu’ils vinrent d’un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de l’étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut, je crois, deux voies parallèles de recherche : l’une tenait compte non pas seulement de la phrase d’Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais proposé un don d’argent pour donner un beau dîner, un regard qui semblait dire : « Merci, dépenser de l’argent pour des choses qui m’embêtent, quand, sans argent, je pourrais en faire qui m’amusent ! » Et c’est peut-être le souvenir de ce regard qu’elle avait eu qui me fit changer de méthode pour trouver la fin de ce qu’elle avait voulu dire. Jusque-là je m’étais hypnotisé sur le dernier mot : « casser », elle avait voulu dire casser quoi ? Casser du bois ? Non. Du sucre ? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup, le regard qu’elle avait eu au moment de ma proposition qu’elle donnât un dîner me fit rétrograder aussi dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu’elle n’avait pas dit « casser », mais « me faire casser ». Horreur ! c’était cela qu’elle aurait préféré. Double horreur ! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n’emploie pas avec l’homme qui s’y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme.

Ainsi est révélée l’homosexualité d’Albertine ; et c’est bientôt la fin, sa disparition définitive qui conduira à sa mort.

À l’inverse, lorsqu’un personnage est homosexuel dans Diane de Margerie, on le comprend dès le début, on n’a même pas à se poser la question, c’est écrit, tout simplement, comme dans « Le maître d’hôtel », personnage inspiré du baron de Charlus et qui penche la tête vers tous les jeunes garçons célibataires. Bon.

Il y a pourtant aujourd’hui de bons écrivains aristocrates. Sollers a écrit de bonnes pages, peu cependant proportionnellement à son œuvre immense. Il est même envisageable qu’un bon écrivain soit de droite. Mais pitié, épargnez Proust.

 

Lexicologie locutionnelle 6 juin 2013

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De Guanaco

Une expression que je n’aime pas : « notre part animale ».

Quand j’entends parler de « notre part animale », j’ai l’impression qu’il va me pousser un nouveau membre, un aileron sur le dos, une antenne qui pendra sur ma tête. Ou bien que je devrai « faire la part de l’animal », sortir nu sous la pleine lune et hurler à la meute, tout comme on dit « faire la part du feu », mais pour nous-mêmes.

En fait l’homme est un animal. Tout entier. Pas une part de nous-mêmes n’y échappe. Ce blog est tenu par des animaux (pour être plus précis, par des camélidés). Juste, ça ne suffit pas pour nous définir entièrement. Comme de dire qu’on est âgé de 25 ou de 45 ans (il n’y a pas une seule partie de nous qui ait un âge différent, nous n’avons pas « une part de 15 ans »).

Je sais bien que c’est seulement une expression. Je m’étonne pourtant qu’elle ne touche que « notre part animale ». Je n’ai jamais ni lu ni entendu parler de « notre part humaine » en aucun lieu. Il y a clairement quelque chose qu’on veut repousser loin de soi en parlant de sa « part animale », comme la femme dans L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau d’Oliver Sacks, qui perd la proprioception de sa jambe et croit qu’on lui a glissé un moignon de jambe dans son lit pendant qu’elle dormait. Elle jette sa jambe loin de soi et se retrouve par terre. Dans certaines langues, les « jambes » sont un euphémisme pour les organes sexuels et je me demande si ce n’est pas cela qu’on cherche à exorciser, lorsqu’on parle de part animale.

 

Fornacium decorem

Filed under: brèves,de Guanaco — VetG @ 15:55
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De Guanaco

Concurrent n°1 de Bistrot & Chocolat.

Veggie brunch

Préparation végétarienne du mardi matin.

Haricots blancs à la sauce tomate et tofu brouillé.

Haricots blancs à la sauce tomate et tofu brouillé.

Assiette salée. Vigogne commence à s’habituer à la recette du tofu brouillé.

Muffin à l'amande, pain et pancakes.

Muffin à l’amande et fleur d’oranger, pain et pancakes.

Voici la recette des muffins à l’amande, voilà celle des pancakes vegan.

Yaourt de soja aux flocons d'avoine et à la confiture de myrtille

Yaourt de soja aux flocons d’avoine et à la confiture de myrtille

On voit pas trop les flocons au fond, alors j’ai rajouté du pollen dessus pour décorer.

Derrière il y a une salade de tomates et champignons avec des graines d’un peu tout et de la sauce pour nems.

Le thé au fond de l’image a été acheté à la boutique des Jardins de Gaïa à Strasbourg.